RENDEZ NOUS SHAKESPEARE
Quel est le poids des fictions sur la construction de nos identités ?
Quelles routes William Shakespeare et la pâte feuilletée auraient-ils empruntées conjointement ?
Au cours de cette performance, la figure de Shakespeare alliée à celle des croissants au beurre va nous aider à démontrer de quels mille-feuilles nos identités sont faites ; avec l’aide du poète, d’un peu d’eau, de farine et de beurre, nous vous proposons de renverser, le temps d’une conférence poétique, la carte de la Méditerranée.
GENÈSE
« En 2017, j'ai effectué un travail de recherche sur Shakespeare auprès de Laurent Berger, dramaturge de Rodrigo Garcia. Je me suis attelé à décortiquer Hamlet et Othello, pièces qui interrogent le paternalisme et l’autodétermination de l'homme, en cherchant un endroit intime me permettant de pénétrer l'œuvre.
Il me fallait trouver cette entrée que moi seul pressentirai, qui lierait l'intime et le politique. Très vite j'ai été frappé par le fait que les femmes n'accèdent que rarement au statut de sujet et je me suis retrouvé harassé par les assignations auxquelles elles sont soumises.
Je me suis alors souvenu des sourates du Coran ; des assignations à domicile, un Othello colérique, lui et Hamlet me rappelant mon père.
Avais-je une poussière orientaliste dans l'œil ?
Après une rapide recherche sur le net au sujet de « Shakespeare was an Arab ? », je suis tombé sur une déclaration de Mouammar Kadhafi lors d'un sommet de pays Africains, intitulée « Shakespeare was an crypto-arab known as Shaykh Zubayr».
Avec surprise j'ai constaté que la lecture que je faisais d'Hamlet et d'Othello était largement inspirée de l'orientalisme. L'univers de ce dernier avait donc autant coloré notre culture familiale et plus concrètement l'image de mon père ? Comment avons-nous intériorisé des concepts de domination culturelle à l'endroit de notre représentation ? »
Fabien-Aïssa Busetta
NOTE D’INTENTION :
En 1989 Mouammar Khadafi déclare, lors d’une réunion avec des chefs d’états, la crypto arabité de William Shakespeare – son vrai nom serait Shaykh Zubayr. Cette déclaration est le point de départ de mon projet.
Suivants les théories de différents écrivains et historiens, à la fois occidentaux et orientaux, la création propose des relectures politiques, poétiques et humaines de la théorie d’une crypto arabité d’un des piliers de l’Histoire du théâtre européen.
Si Shakespeare avait été arabe quelle lecture aurions-nous aujourd’hui du colonialisme, de l’orientalisme, des rapports entre Orient et Occident et plus concrètement de la figure d’Othello par exemple ?
Projecteur et ordinateur à l’appui, la scène sera à la fois l’espace de documentation et de l’imaginaire. Il s’agira de faire interagir les supports documentaires avec le jeu d’acteur, un matériau factuel projeté avec la fiction scénique.
À partir des documents qui attestent de l’arabité de Shakespeare, je tenterai de tisser des récits fictionnels, inspirés des formes d’Asciano Celestini du Teatro di Narrazione.
J’imaginerai la figure du poète par une uchronie, à savoir une invention libre du futur à partir d’éléments du réel et du passé.
Mettant en jeu ma propre crypto arabité – avec des origines quelque part entre Tunisie, Italie et Levant – je cherche à réfléchir l’histoire de Shakespeare à travers la mienne. Les possibles fictionnalisations de la vie du poète m’amènent à une autofiction, située quelque part entre le politique et l’intime.
Amener une réflexion sur l’orientalisme, théorie largement imaginaire, je souhaite par là élucider le pouvoir des fictions sur le réel, des narrations sur nos vies.
2018 / CONFÉRENCE INTERNATIONALE : UNIVERSITÉ D’INNSBRUCK
En juin 2018, dans le cadre de la conférence “Europe’s Staging - Staging Europe” organisé par le département de littérature de l’université autrichienne d’Innsbruck, Fabien-Aïssa Busetta et Kathrin-Julie Zencker ont proposé une Conférence-Performance sur l’identité occidentale de l’Europe.
« All the world’s a stage, And all the men and women merely players. »
William Shakespeare
Pour ce colloque, nous proposons de penser l’identité culturelle européenne à la fois à partir d’une proposition scénique, interprétée par le comédien Fabien-Aïssa Busetta, puis à partir d’une réflexion théorique sur les enjeux esthétiques du théâtre documentaire contemporain, portée par la chercheuse Kathrin-Julie Zenker.
En associant une entrée pratique et une entrée analytique, ce colloque en duo permettra de réfléchir à l’histoire de l’Europe, et donc au réel, par le prisme d’une mise en acte scénique, en partie fictionnelle.
Débutée en France dans le cadre d’une résidence au Centre Dramatique National de Montpellier et présentée à la dernière édition de la Biennale d’Art d’Istanbul (IKSV), la création « Rendez-nous Shakespeare, promis après on ne réclamera plus rien » examine, à travers le prisme d’une mise en scène performative, l’une des questions culturelles qui marque intimement l’histoire de l’Europe, à savoir son rapport à l’Orient et plus concrètement au passé colonial.
Lorsque, lors d’une rencontre avec des chefs d’État, Mouammar Kadhafi déclare en 1989 la crypto-arabité de William Shakespeare son message porte essentiellement sur l’identité culturelle occidentale.
L’identité du théâtre européen étant essentiellement construite sur des poètes comme Shakespeare, que se passe-t-il lorsque de tels piliers culturels sont retirés de notre culture ? L’identité occidentale ayant longtemps été définie par l’opposition à l’Orient (réelle ou imaginée par les théories orientalistes), que se passe-t-il si ce contraste est en fait artificiel ? Si les frontières culturelles sont floues, si nous devons abandonner notre vision européocentriste ?
Plus fondamentalement, ce projet pose la question de l’identité culturelle. Alors que nous avons tendance à la réduire à une homogénéité simpliste, où se font face citoyens et étrangers, actuellement immigrés, nous découvrons que l’identité culturelle est multiple, complexe.
Alors que nous avons gardé Shakespeare enfermé dans nos encyclopédies, sommes-nous certains que sa poésie ne nous a pas échappé depuis longtemps déjà ?
S’appuyant sur les théories de plusieurs écrivains et historiens, occidentaux et orientaux, ce colloque théâtral propose des interprétations politiques, poétiques et humaines de l’idée du crypto-arabisme d’un des piliers historiques du Théâtre Européen.
Ainsi, la création traite des arrière-plans culturels de l’Europe.
Esthétiquement « Rendez-nous Shakespeare, promis après on ne réclamera plus rien » s’inscrit dans l’histoire des formes documentaires et la problématique de la fictionnalisation qu’elles posent. Partant d’une esthétique scénique qui flirte avec la performance, la création brise non seulement le paradigme théâtral de la scène comme lieu de fiction, mais aussi celui qui oppose l’acteur aux personnages qu’il incarne.
Tout en utilisant un matériau non dramatique et souvent documentaire, l’esthétique de la fiction entre bientôt en collision avec la question plus politique du sens de la pièce face à la réalité. Alors que nous créons de nouveaux récits sur scène, que nous imaginons une réalité possible, que nous apporte un récit qui dépasse le travail de recherche historique factuel ? Comment et en quoi la vérité de l’Art se différencie-t-elle de la vérité de l’Histoire ?
L’intervention théorique de Kathrin-Julie Zenker éclairera d’abord comment « Rendez-nous Shakespeare » s’inscrit dans ce que le chercheur français Bruno Tackels définit comme des « Écritures de plateau », à savoir que le texte de la performance s’écrit depuis la scène. Deuxièmement, elle mettra en lumière les rapports entre fiction et autofiction, en écho au travail du réalisateur suisse Milo Rau dans sa trilogie sur l’Europe.
Joutant avec son crypto-arabisme, Fabien-Aïssa Busetta dont les origines se situent quelque part entre la Tunisie, l’Italie et le Levant, réfléchit sur la vie de Shakespeare à travers la sienne. De possibles récits de la vie du poète conduisent l’auteur vers une autofiction, mêlant pensées intimes et politiques. En déclenchant une réflexion sur l’orientalisme, une théorie largement imaginative, cette création met en lumière le pouvoir de
la fiction sur la réalité, le pouvoir des récits sur nos vies.