Organon
Organon

ÉTANT DE BERRE…

« Toute petite déjà, le pourtour de l’étang de Berre me fascinait, à la fois par ses plages blanches où l’on ne pouvait plus trop se baigner et par ses centrales électriques, ses raffineries, dragons modernes aux cheminées vomissant des flammes. Et cette odeur si particulière quand on arrivait vers La Mède et qu’on ne savait pas vraiment identifier…  Cet étang était un mystère et un paradoxe pour moi… »  Valérie Trebor

 

L'étang de Berre sédimente les deux événements que toute humanité partage : la révolution néolithique (la sédentarisation) et la révolution industrielle. Tout concourt ici à remettre en jeu la question que se posaient déjà Abel et Caïn en leur temps : « Mais à qui appartient la terre ? »

 

Un projet se déroulant entre 2015 et 2018.

À QUI APPARTIENT LA TERRE ?

En arpentant ce site, ce territoire de paradoxe, où cohabitent extrême industrialisation et extrême nature, des cheminées de raffinerie côtoyant des villages de pêcheurs « authentiques », des questions nous sont apparues sous nos pas.

À qui appartient la terre ?
Aux personnes qui y vivent ? À celui qui peut se la payer ? À ceux qui sont d’ici ? À ceux qui l’exploitent ?
Les siècles qui nous ont précédés n’ont eu de cesse de réactualiser ces questions.

 

En 1945 à Yalta se découpe une Europe faite de « zones d’influences ». Brecht, au même moment, travaille à l’écriture du Cercle de craie caucasien ; dans cette fable, il pose en filigrane cette question de l’appartenance d’une terre.
Comme dans toute son œuvre, il opère de légers déplacements de sens (dans la pièce, la terre devient un nourrisson) afin de rendre plus aiguë la question centrale et les imbrications des conséquences de nos actes.
Nous nous inscrivons dans le droit fil de ce procédé dramaturgique en fictionnalisant des témoignages.

 

Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous satisfaire des réponses que Brecht apportait à la veille de la création de l’État d’Israël et de la décolonisation.
Oui, la terre peut appartenir à ceux qui l’ont rendue meilleure, mais que faire de ceux qui se sont contentés de la peupler ?
Que faire de ceux qui ne se sont pas rangés du côté de l’extractivisme, terme désignant une économie fondée sur l’extraction intensive des richesses du sous-sol, généralement expédiées à des puissances coloniales assoiffées de matière première ?

Qu’est-ce qui pousse l’homme à entretenir un rapport à la terre d’une telle violence ?

GENÈSE

Étant de Berre, nous nous servons de ce territoire connu, comme d’un laboratoire d’écriture, pour élaborer une « excursion-théâtrale » transposable et adaptable à tous types de sites emblématiques de notre civilisation postindustrielle incarnant ce paradoxe entre nature et capitalisme, création et destruction.

 

Car quoi de mieux qu’une excursion-théâtrale pour partir à la découverte de la complexité d’un territoire, de ses espèces et espaces en voie de disparition, ou d’apparition ?
Pour comprendre les mécanismes d’appropriation de la terre liés au capitalisme, nous avons donc choisi la forme de l’excursion théâtrale in situ, dans ces lieux emblématiques et paradoxaux.
La marche permettant de faire l’expérience du lieu où la question prend corps.
Tout comme le théâtre, elle propose une temporalité particulière qui nous rend plus poreux à l’histoire qui nous entoure, elle agit comme un révélateur.

 

La particularité du in situ est d’inclure le paysage dans sa dramaturgie.
Nos terrains de jeux et d’errance se transforment ainsi en scénographie vivante, portant le texte dans le mouvement du paysage et la poétique du lieu.
Le paysage devient performatif à la fois installation, personnage, texte.
La question du choix du lieu est primordiale pour ce projet. Un repérage avec les organisateurs ou commanditaires est à prévoir en amont.

 

Sommes-nous les colons de notre propre terre, à la fois exploités-exploitants ?
La question de l'appropriation de la terre est sûrement l'un des premiers conflits que formalise le chapitre de la Genèse dans la Bible, celui d’Abel et Caïn.
Nous nous intéressons ici à la relecture que les romantiques feront du mythe, mettant en exergue les rapports dialectiques entre meurtre et création.

 

Mais encore, quelles conséquences, quels paradoxes et maux, vivent les habitants de ces zones sacrifiées ?
De quelle solastalgia souffrent-ils ?

 

*néologisme qui décrit la souffrance causée par la nostalgie d’un lieu de réconfort éprouvé par un processus de destruction, d’industrialisation, susceptibles de créer un environnement aliénant et sans repères. « le fait d’avoir le mal du pays en restant chez soi »

Organon

ÉCRITURE - DRAMATURGIE :

Nous nous inscrivons en partie dans la lignée du théâtre documentaire, celui-ci emprunte régulièrement la forme d’une enquête ; son idée consiste à restituer les témoignages et les documents aussi directement que possible.
Cette approche a pour but de livrer une réalité dépouillée d’intention, notre objectif ici étant de faire apparaître des imbrications invisibles jusqu’alors.
Le théâtre documentaire provoque une redéfinition de l’inscription du théâtre dans l’espace sociopolitique, une réinterprétation du théâtre comme institution publique, comme lieu de débats civiques.

 

À partir de la petite histoire, raconter la grande histoire et adapter la parole des habitants pour en faire une fiction documentée.

 

Dans un passage de son essai de 1936, Walter Benjamin décrit la façon dont la subjectivité capitaliste a mis fin à la tradition de conter des récits, à l’acte de transmettre l’expérience :

« Avec la Grande Guerre un processus devenait manifeste qui depuis, ne devait plus s’arrêter. Ne s’est-on pas aperçu à l’armistice que les gens revenaient muets du front ? Non pas enrichis mais appauvris en expérience communicable. »

 

Ce déclin sans fin de la valeur de l’expérience atteint ses limites dans notre capitalisme informatif et guerrier. Ici, nous voudrions élaborer une écriture tout en contrepoint, composée de documents objectifs et de témoignages, tissant dans la même narration détachement de l’événement et impact affectif.

 

Ici, les souvenirs expérientiels et personnels deviennent aussi profondément émotionnels et individuels que lucides et sociaux, car ils rendent sensible le site dans lequel ils seront transmis ; nous nous trouvons in situ sur la scène d’un événement pour pouvoir transmettre ce qui en fait un événement en tant que tel : sa singularité toujours indéfinissable, ses potentialités multiples, ses dimensions relationnelles et affectives, sa puissance incontrôlable, jamais neutre, toujours précaire.

 

Que le constat d'une solastalgia s’incarne.

PROTOCOLE

Organiser un excursion-théâtrale alternant marche à pied et déplacement en bus, pour des spectateurs / visiteurs, guidés par des acteurs.

Nous adapterons les 7 étapes d’une journée type d’un safari selon la spécificité et le “paradoxe” du lieu.

  • Voir les animaux 

  • Découvrir 1 culture /1 mode de vie 

  • Partager 1 moment folklorique avec population locale 

  • Immersion dans la nature 

  • Assister à des rituels 

  • Assister à des danses traditionnelles 

  • Rapporter de belles photos 

  • Communion avec la nature 

Le temps de résidence in situ permettant l’adaptation de l’excursion au territoire traversé. Découverte immersive et participative d’un territoire.

Le spectateur est activateur de la pièce à la fois expérimentant et expérimenté. Il devient opérateur et se réapproprie la terre par sa marche, sa traversée. 

Des actions et installations initiées par les guides-comédiens ont lieu tout au long du trajet en bus. 

 

Les paroles - commentaires des quatre comédiens - guides sont élaborés et adaptés à partir de témoignages d’habitants des lieux (glanés au cours des ateliers de notre résidence) mais aussi d’éléments géopolitiques et mythologiques. L'écriture changera en fonction des lieux, elle s’inscrit donc dans un contexte spatial étudié, repéré pour un ensemble de codes, de symboles, de perspectives et de points de vue.

 

Une création sonore accompagne le safari et sera diffusé par des casques audio guides distribués aux spectateurs. Une création sonore mélangeant chant populaire, enregistrements de témoignages, sons issus du réel, de la nature, etc…


Nous réaliserons avec le concours de la réalisatrice Judith Cahen, un documentaire global sur les mécanismes d’appropriation de la terre lié à l’industrialisation dans le monde entier. Cette vidéo sera projetée sur les écrans vidéo du bus.

ÉQUIPE

Organon

Valérie TRÉBOR - Metteuse en scène / Autrice / Actrice  

Mélanie MARTINEZ-LLENSE - Metteuse en scène / Autrice / Actrice

Fabien-Aïssa BUSETTA - Metteur en scène / Auteur / Acteur

Greg BELLER - Création sonore

Xavier-Adrien LAURENT - Aide au développement

Judith CAHEN - Cinéaste / Autrice / Actrice

THÉÂTRE EN APPARTEMENT

Organon

Nous avons voulu restituer le travail mené en atelier sous forme d’un spectacle en appartement avec et chez les habitants de Martigues, dans la programmation du Théâtre des Salins.

 

Nous avons mis en scène une veillée funèbre autour de la mort de l’Étang de Berre (fantasmée), le moment de la mort de ce site permettant aux protagonistes de révéler leur propre paradoxe et celui du lieu. La pièce se structure autours de plusieurs temps forts : recueillement, hommage, collation.

 

La mise en scène mêle témoignage vidéo et audio, images d’archives, prise de parole directe, pantomime, texte de théâtre écrit en collaboration avec les participants.

Un avis de décès annonçant la mort de l’étang de Berre est affiché sur la porte des appartements comme annonce du spectacle. S’y ajoute la participation d’une chorale accueillant les spectateurs à l’entrée de l’appartement.

 

Le public venant à la veillée funèbre peut lui aussi rendre hommage à son étang en déposant un objet qui représente pour lui son rapport à ce site et écrire un mot sur le livre des condoléances.

2017 : PERFORMANCE MUSÉE ZIEM :

Nous sommes persuadés que le site de l’étang de Berre inclut ce que Claude Levi Strauss appelle les deux révolutions communes à toute l’humanité : la révolution sédentaire et la révolution industrielle.

Nous le regardons aujourd’hui comme un palimpseste de carte à partir duquel nous pouvons lire des pans entier de l’histoire de la méditerranée ; d’où l’intitulé complet de notre projet : « Des rives, un monde... ».

La compagnie Organon propose une « Performance - documentée -artistique » sous forme de déambulation à l’intérieur du musée Ziem. 

 

Cet évènement est un projet participatif, nous y associons trois amateurs des AACS avec qui nous avons travaillé précédemment. Cette performance mêle le document papier, le document sonore, le document visuel, la parole performative, la chanson, l’histoire, la géopolitique à travers des interviews, des témoignages en direct.

Cette performance fait la part belle aux témoignages, avec un témoin issu de la première partie du travail menée par la compagnie sur le territoire de Martigues, afin de poursuivre le geste artistique.

 

Notre travail appelle inlassablement le réel à la barre. Nous convoquons de véritable acteurs de la société civile et organisons une mise en fiction de leurs témoignages confrontés à des enjeux cependant bien réel.

Notre objectif est de créer un espace utopique catalyseur des contradictions de la société. La vidéo sert encore à filmer des scènes en temps réel, à transformer la performance théâtrale en scène de cinéma, par l’emploi du gros plan.

2018 : LYCÉE LANGEVIN :

Organon

Afin de poursuivre notre travail et d’y impliquer des publics plus jeunes, nous avons travaillé sous les mêmes modalités que le public adulte, dans le cadre des EAC, avec des élèves du lycée Langevin.

 

Nous avons créé lors de ces ateliers un évènement artistique co-construit avec les élèves, sous forme de performance documentée mêlant plusieurs médiums et joué par les élèves eux-mêmes devant d’autres lycéens lors d’une manifestation en juin 2018. Cette performance offre une place centrale aux témoignages : à la fois ceux des élèves recueillis durant les ateliers mais aussi à chaque fois avec un témoin adulte issu de la première partie du travail menée par la compagnie sur le territoire de Martigues, afin de poursuivre le geste artistique et les liens intergénérationnels.

 

La vidéo servira ici encore à filmer des scènes en temps réel, à transformer la performance théâtrale en scène de cinéma, par l’emploi du gros plan.

 

PROPOS ANNEXE

Aujourd’hui, L’Étang de Berre devient le lieu d’une nouvelle collaboration avec Organon Art Cie, partenaires artistiques et de vie de longue date, et l’espace d’invention d’un territoire de « jeu » théâtral (entre fiction et documentaire) et de « questionnement politique ». 

 

Ce qui m’intéresse ici, c'est comment inventer une forme et une narration pour révéler la complexité et la problématique de L’Étang de Berre au gré de l’errance des pas des 

« marcheurs » et non plus « spectateurs ». 

 

Un nouveau challenge in situ et en mouvement, une errance théâtrale.
Mélanie Martinez-Llense

 

Menant depuis plusieurs années une recherche théorique sur la création théâtrale documentaire, le projet D.R.U.M. me semble tout à fait pertinent dans l’exploration des enjeux esthétiques ainsi qu’éthiques qui traversent cette forme de spectacle vivant.

 

D’un côté, l’Étang de Berre correspond à un microcosme, une bulle à travers laquelle nous pouvons observer l’évolution dialectique des sociétés occidentales dans le sens de l’industrialisation. Vu d’hier, le passage de l’agriculture à la rationalisation du travail au sein notamment des usines de pétrochimie correspond à un important enrichissement du site. 

Vu d’aujourd’hui, elle est devenue une source préoccupante de pollution marine. 

 

Ainsi, l’histoire de l’Étang de Berre permet de travailler dans le sens de l’ethnographe : écrire le passé n’est possible que si nous assumons notre perspective contemporaine.

 

Esthétiquement, l’idée de faire immerger le spectateur dans le réel du site, de le faire voyager sensoriellement au sein d’un paysage à la fois parfumé de romarin et puant de vapeurs pestilentielles, m’intéresse fortement. Quitter la boite noire du théâtre où acteur et spectateur sont sécurisés par les conventions du « faire-semblant », entrer dans le sérieux que propose le réel permettra de rendre palpable l’histoire de l’Étang de Berre – et la nôtre et la vôtre.

 

De par son paradoxe, le théâtre documentaire peut tenir la place d’un moteur dans la réflexion sur l’art dramatique contemporain. Il oblige l’artiste et le spectateur à ouvrir la vieille boîte de la représentation et à quitter par ce biais la protection (esthétique et éthique) des conventions classiques. 

Au sein de sa démarche artistique s’éveille une interrogation sur la relation de l’artiste aux incompressibles réalités. 

 

Le théâtre documentaire provoque une redéfinition de l’inscription du théâtre dans l’espace sociopolitique, une réinterprétation du théâtre comme institution publique, comme lieu de débats civiques. Créer le plus intense contact avec les événements du monde, s’approcher d’une indicialité mais le faire en tant qu’artiste, reste le champ d’expérimentation explosif que propose ce genre de création scénique. 

Au centre de la scène se tient l’acteur et nous regarde. Il nous tend la main de notre ressemblance humaine, l’autre main tient le monde mâché, craché, refait. 

 

L’acteur est réel et il est possibilité, sujet qui documente le « ça a été » et être de projection vers un ailleurs. Je pense que le paradoxe du théâtre documentaire, son cœur, ne bat pas sans cet acteur-là.

 

Kathrin-Julie Zencker